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21 July 2021

L’autre visage de l’orgue : l’orgue de concert

von Claire Delamarche

Dans l’esprit de nombreuses personnes, l’orgue est lié à l’église. Il symbolise la solennité d’une cérémonie, accompagne la joie d’un mariage, console dans le deuil. Pourtant, il se déploie bien au-delà de l’enceinte religieuse ; au fil des siècles, il a gagné le concert, l’opéra, voire le cinéma ou les foires.
Ses inventeurs lui auraient-ils prédit un tel destin ? Pourquoi pas. L’ancêtre décrit au 3e siècle avant J.-C. par Ctésibios d’Alexandrie avait tout d’un instrument païen. Actionné par la circulation de l’eau, cet orgue hydraulique – ou hydraule – avait pour dessein premier l’observation de mécanismes. Adopté par les Romains, cet instrument puissant excitait la foule lors des combats de gladiateurs, puis le martyre des premiers chrétiens. Des orgues byzantins à soufflets arrivèrent à la cour de Pépin le Bref, puis à celle de son fils Charlemagne. Il s’agissait de curiosités mécaniques plus que d’instruments de musique, comme les hydraules sophistiquées que possédaient certaines cours arabes des 9e et 10e siècles, ancêtres des organi automatici qui gagnèrent l’Italie baroque (telles les monumentales fontaines à orgue romaines du Quirinal et de la villa d’Este, à Tivoli).
Entre-temps, l’orgue actionné par l’homme (claviers et soufflets) avait envahi les églises d’Europe, de plus en plus puissant et riche en timbres. Côté orgues automatiques, des mécanismes d’horlogerie prirent le relai des jeux d’eau afin d’animer les instruments complexes pour lesquels composèrent Mozart ou Beethoven. Ces pièces de cabinets de curiosités sont les ancêtres des orgues de foire Limonaire comme des luxueux Welte- Philharmonie-Orgeln, apparus en 1911, qui reproduisaient le jeu des plus grands virtuoses dans le salon de riches amateurs.
Des organistes en chair et en os sortirent eux aussi l’orgue de l’église, sous la forme d’instruments portatifs installés sur des scènes de théâtre ou de concert. Ainsi des chamber organs utilisés par Händel à Londres pour meubler les entractes de ses oratorios, dont naîtront les six concertos pour orgue publiés en 1738. Ou des orgues portatifs utilisés à Paris, au palais des Tuileries, par l’orchestre du Concert Spirituel (1725−1790) pour interpréter des « grands motets » versaillais.

Photo Sébastien Grébille Photo Sébastien Grébille

Restait à l’orgue de concert de se fixer dans des salles pour pouvoir se développer et rivaliser en taille et en complexité avec l’orgue d’église. Les Anglais furent des pionniers en la matière avec l’orgue du Town Hall de Birmingham (1834). Progressivement porté à 6.000 tuyaux, doté en 1840 d’une Tuba mirabilis à haute pression de 64 pieds (soit près de 20 mètres pour le tuyau le plus long), cet instrument surpassait les plus grands orgues de cathédrale du royaume. Car en pleine révolution industrielle, les développements de la facture permettaient la construction d’orgues de plus en plus monumentaux.
Aristide Cavaillé-Coll fit franchir un pas décisif à l’orgue de salle en construisant pour l’Exposition universelle de Paris de 1878 celui du Palais du Trocadéro ; il offrait à cette cathédrale laïque de la Troisième République un instrument à la mesure de son prestige, et les plus grands musiciens, tels Franck, Saint-Saëns, Liszt, Gounod ou Fauré, vinrent y présenter leurs œuvres.
Le Royal Albert Hall de Londres posséda dès son inauguration en 1871 un orgue Willis, qui était alors le plus grand au monde. Il en alla de même pour le Musikverein de Vienne l’année suivante, dont l’orgue Ladegast fut inauguré par Anton Bruckner. Suivirent notamment le second Gewandhaus de Leipzig (1884), la Salle philharmonique de Liège (1887), le Concertgebouw d’Amsterdam (1890), la Grande Salle du Conservatoire de Moscou (1899), l’Académie de musique de Budapest (1907), le Palau de la Música Catalana à Barcelone et la salle Smetana de Prague (1908), le Konzerthaus de Vienne (1913) ou encore, outre-Atlantique, le Boston Symphony Hall (1900) et de nombreuses salles d’universités, tel le Woolsey Hall de Yale (1901).
L’orgue du Town Hall de Sydney, en Australie, fut à son installation en 1890 le plus grand du monde. Il fut détrôné en 1932 par celui du Boardwalk Hall d’Atlantic City (États-Unis) qui, outre ses 33.114 tuyaux pour 314 registres et sept claviers, présente la particularité d’être intégralement dissimulé aux yeux du public.

Photo Sébastien Grébille Photo Sébastien Grébille

L’orgue laïc ne s’arrête pas aux salles de concert. En 1948, Arturo Toscanini fit construire un orgue imposant (64 jeux, 4.800 tuyaux) à la Scala de Milan pour jouer Tosca ou Le Trouvère. Il est toujours en service, comme celui du Théâtre Bolchoï de Moscou. En revanche, les orgues des scènes parisiennes comme le Palais Garnier (1874) ou le Théâtre des Champs-Élysées (1913) sont hors d’usage voire démontés, tel celui de l’Opéra Comique, qui suivit le sort de ceux des salles Pleyel et Gaveau ou du palais de Chaillot lors du rhabillage du palais du Trocadéro (l’orgue fut alors transféré en 1977 dans le tout nouvel Auditorium de Lyon).
À l’âge d’or du film muet, les cinémas abritèrent eux aussi des orgues, instruments souvent imposants et enrichis d’accessoires avec des jeux ressortissant davantage aux percussions ou aux bruitages, tel celui du Gaumont-Palace de Paris qui fut sauvé de la destruction et remonté au pavillon Baltard de Nogent-sur-Marne. Le second plus grand instrument au monde après celui d’Atlantic City fait la fierté d’un grand magasin, le Wanamaker (aujourd’hui Macy’s) de Philadelphie, avec ses 28.482 tuyaux, 396 registres et six claviers. Installé en 1911, il a attiré à ses grandes heures les plus célèbres organistes − Marcel Dupré y improvisa ce qui deviendrait sa Symphonie-Passion − et continue de réjouir la clientèle deux fois par jour.
Une entreprise particulièrement originale est l’Orgelpark d’Amsterdam, une église désacralisée et transformée en 2007 en une salle de concert riche de six orgues d’esthétiques différentes. Mais l’orgue laïc le plus singulier reste peut-être celui du Balboa Park de San Diego (Californie), énorme machine installée en plein air en 1915. Son titulaire, Raúl Prieto Ramírez, est avec Thomas Trotter, l’organiste municipal de Birmingham, l’un des très rares organistes salariés d’une commune.

Photo Jorg Hejkal Photo Jorg Hejkal

De nos jours, à la construction de tout nouvel auditorium se pose la question : orgue ou pas orgue ? Au Japon, en Chine, en Russie ou en Allemagne, la réponse ne fait guère de doute : c’est oui. Parmi les salles récentes d’Europe, nombre sont celles qui se sont dotées d’un orgue à leur ouverture ou peu après : Auditorio Nacional de Música de Madrid (1988), KKL de Lucerne (2000), Maison de la Musique à Moscou (2003), Müpa de Budapest et Philharmonie Luxembourg (2005), Salle de concert du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg (2007), nouvel Auditorium de Radio France (2014), Philharmonie de Paris (2015), Elbphilharmonie à Hambourg (2017), salle Zariadié de Moscou (2018)… Mais à Rome, l’Auditorium Parco della Musica de Renzo Piano (2002) en est dépourvu ; le seul orgue de concert de la capitale italienne est donc le mastodonte de l’Institut pontifical de musique sacrée avec ses 110 jeux, de 1933 et propriété du Saint-Siège. La France ne compte que trois grands orgues de salle : Radio France, Philharmonie de Paris et Auditorium de Lyon. Grâce au million d’euros offert par la compositrice Kaija Saariaho, la Finlande voit poindre son premier grand orgue de concert, dans la salle principale du Musiikkitalo d’Helsinki ; l’inauguration, prévue en 2022, est assortie d’un concours de composition dédié à la musique d’orgue.
Dotés généralement de nombreux jeux et d’équipements électroniques récents, les orgues de salle sont conçus pour pouvoir tout jouer. Ils peuvent dominer orchestre, fanfare et chœur dans les dernières mesures de la Symphonie « Résurrection » de Mahler, saisir l’auditeur dans la Troisième Symphonie de Saint-Saëns, mais ailleurs ils se fondent dans les cordes de l’orchestre, murmurent avec les bois ou s’élèvent comme d’une église lointaine. Ils doivent se faire modestes en musique de chambre mais orgueilleux en récital. Être crédibles dans un plein-jeu de Bach ou une tierce en taille de Couperin, mais permettre l’expression des compositeurs contemporains les plus novateurs. Aborder le jazz, les musiques actuelles, se mêler au théâtre ou à la danse.

Photo Raymond Clement Photo Raymond Clement

Ces orgues ont, sur leurs compères ecclésiaux, de nombreux avantages. Celui, déjà, d’avoir été souvent conçus dans le même geste architectural que les salles qui les abritent – du magnifique buffet Art Nouveau de Victor Horta (1928) pour le Bozar de Bruxelles à l’iconique bouquet de tuyaux courbes imaginé par Frank Gehry pour son Walt Disney Concert Hall de Los Angeles (2004), en passant bien sûr par l’orgue Schuke de la Philharmonie Luxembourg, dessiné par Christian de Portzamparc.
Autre avantage des orgues de salle : leur confort d’utilisation. Leur console généralement mobile, leur stabilité en température et en hygrométrie, leur diapason calé sur celui des orchestres modernes sont de précieux atouts.
Un écran peut aisément être monté pour l’accompagnement improvisé de films muets, genre dans lequel l’orgue (et de nombreux organistes) excelle. Le nouvel Auditorium de Radio France en a même installé un à demeure, escamotable.
La salle disposant souvent d’un orchestre, voire d’un chœur, cela autorise toutes sortes de combinaisons instrumentales ou vocales, notamment dans le répertoire contemporain. Comme leurs aînés, les orgues de salle continuent d’enrichir le répertoire. Il peut s’agir de souligner de grands événements liés à l’histoire de l’instrument. Ainsi le concerto de Kaija Saariaho Maan varjot est-il né en 2013 de la commande conjointe de trois institutions : la Maison de la musique de Montréal, qui inaugurait un orgue Casavant neuf, le Southbank Centre de Londres et l’Auditorium- Orchestre national de Lyon, qui retrouvaient leurs orgues restaurés. L’inauguration en 2017 de l’orgue du Bozar, muet depuis cinquante ans, donna lieu à plusieurs créations mondiales : un concerto et les Dickinson Songs de son titulaire, Benoît Mernier, une pièce vocale de Bernard Foccroulle d’après Dante, E vidi quattro stelle, et une musique de film de Karol Beffa pour Der letzte Mann de Friedrich Wilhelm Murnau.

Diverses institutions peuvent unir leurs forces pour passer de prestigieuses commandes. Elles ne furent pas moins de dix pour Multiversum, concerto de Péter Eötvös pour orgue, orgue Hammond et orchestre (2017). Elles se mirent à plusieurs également pour le concerto de Christopher Rouse (2014), pour celui de Gerald Barry (2017), pour le troisième concerto de Thierry Escaich, Quatre Visages du temps (2017) ou encore pour Register, concerto pour orgue de Nico Muhly (2018).
L’orgue est un instrument plus que bimillénaire. Son principe de base – faire parler des tuyaux de bois ou de métal de différentes tailles grâce à de l’air sous pression – est resté pour ainsi dire le même qu’aux premiers jours. Mais les progrès de la facture, augmentés de ceux de l’électricité, puis de l’électronique et de l’informatique, continuent de démultiplier ses possibilités. Si elles s’expriment dans les édifices religieux, ces innovations trouvent un terrain d’application plus favorable encore dans les salles, pour les raisons énumérées plus haut. Assurément, les orgues de concert n’ont pas dit leur dernier mot.

Sur l'auteur Claire Delamarche

Formée notamment au Conservatoire de Paris (CNSMD), tout en suivant des études universitaires de musicologie et de hongrois, Claire Delamarche est musicologue à l’Auditorium-Orchestre national de Lyon. Auteure de nombreux articles et ouvrages, habituée des ondes radiophoniques, elle a publié chez Fayard une monographie de Béla Bartók qui a remporté plusieurs prix.