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23 août 2021

Conversation avec Iveta Apkalna: « L’enregistrement, presque une carte de visite pour l’instrument »

von Anne Payot-Le Nabour

Vous êtes titulaire de l’orgue Klais de l’Elbphilharmonie de Hambourg depuis 2017. Que recouvre exactement cette fonction ?

Développée par l’intendant de l’institution, le facteur d’orgues Philipp Klais et les donateurs ayant contribué à la construction de l’instrument, la fonction d’organiste titulaire à l’Elbphilharmonie est unique en son genre.
L’idée n’est pas d’avoir un conservateur en charge de l’état technique ou un organiste seulement lié à la programmation, comme cela se fait beaucoup en Allemagne, mais une personnalité offrant un véritable visage à l’instrument. Certes, le choix des organistes invités et des programmes se fait en concertation – je ne suis pas seule même si je donne bien sûr des impulsions – mais le cœur de ma mission consiste à travailler sur la manière dont l’orgue est perçu à l’extérieur de l’Elbphilharmonie. Il s’agit de s’adresser à ceux qui n’ont jamais fait l’expérience d’un concert d’orgue voire qui en éprouvent une certaine crainte. Ce défi a reposé sur mes épaules presque deux ans avant l’inauguration de l’Elbphilharmonie et quand celle-ci a ouvert, tout le monde savait, même les personnes n’ayant jamais entendu parler d’orgue, que la salle était dotée d’un instrument exceptionnel. Les défis sont donc immenses mais je suis honorée de les relever.

Vous êtes la première à avoir enregistré sur cet orgue, en 2018, un disque solo intitulé « Light & Dark »…

Cet enregistrement de « Light & Dark » à l’Elbphilharmonie fut très intéressant parce qu’il s’est fait de nuit, lors de quatre sessions organisées de minuit à six heures du matin. La salle étant toujours occupée, cela n’était pas possible autrement mais cela confère, je trouve, un charme particulier à l’enregistrement. J’ai eu la chance dans ma carrière d’inaugurer plusieurs instruments ou d’être la première à y enregistrer comme à la Philharmonie Luxembourg, à l’Elbphilharmonie en effet et encore dernièrement à la Konzertkirche Neubrandenburg sur un orgue dont j’ai accompagné le processus de création en 2017 avec les facteurs Schuke et Klais. J’ai donc une certaine expérience en ce domaine même si à chaque fois, l’aventure demeure excitante car d’un enregistrement dépend l’envie des gens de réécouter ou non l’orgue en vrai. En portant l’instrument à l’extérieur de la salle, j’en deviens un peu la marraine et le choix du programme n’en est que plus complexe, impliquant de prendre du recul avec mon ego d’interprète. D’un côté, je dois convaincre mon public en gravant des pièces que j’aime, et de l’autre, garder en tête qu’il s’agit presque d’une carte de visite pour l’instrument.

Photo Alfonso Salgueiro Photo Alfonso Salgueiro

Vous avez donc également été la première en 2006 à enregistrer sur l’orgue Schuke de la Philharmonie Luxembourg. Quels souvenirs en gardez-vous ?

Cet enregistrement est intervenu à une période où je commençais à trouver ma stabilité dans le monde musical. J’avais enregistré mon premier album en 2003, et en 2006, pour ce qui était déjà mon quatrième album, j’avais trouvé la direction que je souhaitais emprunter. Je me sentais bien plus prête que trois ans auparavant, non pas sur le plan technique, mais du point de vue de ma personnalité musicale. J’ai été très honorée que la Philharmonie Luxembourg m’offre cette magnifique opportunité car avec tous les enjeux évoqués précédemment, c’était un peu risqué de me confier le premier enregistrement sur cet orgue merveilleux dans cette salle où je n’avais encore jamais joué − le processus habituel étant plutôt inverse. Je me suis donc beaucoup interrogée sur la manière de communiquer avec cet instrument et de bâtir le bon programme. J’étais à l’époque comme aujourd’hui, c’est-à-dire perfectionniste, et nous avons fait beaucoup de changements, refaisant encore et encore. Pour cela, vous devez être en forme sur le plan émotionnel, créatif et capable de tout superviser. Ce fut une sacrée mission, qui plus est sur un instrument que je ne connaissais pas beaucoup.

En quoi le programme de ce disque « Prima Volta » était-il particulièrement adapté à l’orgue Schuke de la Philharmonie Luxembourg ?

Le programme de ce disque est très beau car il révèle toutes les possibilités de cet orgue – un son romantique avec les Quatre Esquisses op. 58 de Schumann, mais aussi baroque avec la Toccata, Adagio et Fugue BWV 564 de Bach – ainsi que ses nombreuses couleurs fines et délicates, particulièrement mises en valeur dans le Rondo KV 382 de Mozart transcrit par Christoph Kruyer. Je me souviens que pour cet enregistrement, j’avais dû apprendre près de la moitié des œuvres qui ne faisaient alors pas partie de mon répertoire mais qui convenaient particulièrement bien à l’instrument. Je voulais aussi faire ressortir le toucher particulier que seule permet d’apprécier l’acoustique d’une salle de concert. D’où la présence de Schumann, en ouverture de programme, dont les détails magnifiques peuvent parfois se perdre dans une église.

Parlez-nous du processus d’enregistrement.

Avant même de commencer, j’ai passé deux jours, seule, dans le Grand Auditorium, à faire connaissance avec l’instrument et à en déceler les joyaux cachés. Nous avons ensuite enregistré pendant trois jours pleins. Ma collaboration avec l’ingénieur du son fut très fructueuse et il était agréable de pouvoir partager ensemble, pas seulement les heures de travail, mais aussi de petites pauses, en discutant de ce que nous avions fait. Un enregistrement constitue un processus infini car même quand vous vous couchez ou prenez votre petit déjeuner à l’hôtel, vous avez l’impression d’être physiquement et émotionnellement en session d’enregistrement.
J’ai aussi été très heureuse que Paul Kayser, grand organiste du Luxembourg, accepte de me tourner les pages. Malgré cette mission parfois ingrate, il s’est montré très serviable et gentil, ne laissant jamais poindre la moindre fatigue, ce dont vous avez exactement besoin pendant ces longues prises. J’ai également beaucoup apprécié que Wolfgang Valerius, organiste et par ailleurs journaliste pour Organ Magazine, que je connais de l’Abbaye de Himmerod où j’ai été invitée plusieurs fois, vienne à ma demande avant de commencer l’enregistrement pour écouter mes registrations. Sur le plan technique, nous n’avons pas non plus eu de difficulté majeure et il n’y avait pas de stress outremesure comme j’ai pu en éprouver plusieurs fois depuis. Je n’ai donc que des souvenirs heureux et j’espère que cela s’entend sur l’enregistrement !

Photo Alfonso Salgueiro Photo Alfonso Salgueiro

Depuis, vous êtes revenue à la Philharmonie à plusieurs reprises dans différentes configurations…

Après cet enregistrement, j’ai en effet été invitée pour deux récitals, le premier étant l’occasion de reprendre le programme de mon disque. Je suis ensuite revenue avec le merveilleux trompettiste Gábor Boldoczki pour une soirée baroque et romantique, ponctuée de pièces pour orgue seul, de Thierry Escaich notamment. En 2018, j’ai donné un concert avec le trio klezmer Orlowski, au cours duquel j’ai également interprété des pièces pour orgue seul comme Hell und Dunkel de Sofia Gubaidulina. Mais mon dernier concert à la Philharmonie constitue à ce jour le sommet de ces expériences. C’était en 2019 lors d’une tournée avec Mariss Jansons et le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks. Mariss Jansons aimait vraiment la sonorité de l’orgue de la Philharmonie Luxembourg. Ses contacts avec cet instrument n’étaient pas si fréquents et il s’agissait là de sa première tournée avec un organiste soliste. Notre programme était constitué de classiques du répertoire, le Concerto pour orgue, timbales et orchestre à cordes de Poulenc et la Symphonie N° 3 « Avec orgue » de Saint-Saëns. Cette tournée nous a menés à Paris, Munich, Amsterdam, Budapest, au Musikverein de Vienne – soit l’occasion d’entendre beaucoup d’orgues – mais je me souviens que lorsque nous avons commencé notre première répétition à Luxembourg, il a arrêté l’orchestre après quelques mesures pour lui faire écouter la sonorité de l’instrument, ajoutant qu’elle lui rappelait la fantastique sonorité de l’orgue Walcker de sa ville natale à la cathédrale de Riga. Quel beau compliment quand vous savez que l’orgue de la cathédrale de Riga est l’un des meilleurs au monde ! Quand, au moment du concert, j’ai joué mon bis, il n’est pas non plus immédiatement retourné dans sa loge, restant en coulisses pour savourer encore la sonorité de cet orgue. D’autres expériences aussi marquantes viendront peut-être mais celle-ci fut vraiment inoubliable.

Après ces multiples expériences, l’orgue Schuke n’a donc plus aucun secret pour vous…

Détrompez-vous, certains « secrets » ont été difficiles à percer. Car pour les organistes jouant dans les salles de concert – et j’ai moi-même mis du temps à résoudre le problème –, il est parfois difficile de percevoir correctement le son depuis la scène. L’organiste peut penser que le son n’est pas assez puissant alors qu’en réalité, l’orgue remplit magnifiquement le moindre recoin. L’instrument n’a pas besoin d’être poussé, il faut juste laisser au son le temps de se diffuser et de résonner dans la salle.

Parlez-nous du programme mêlant Johann Sebastian Bach à Philip Glass que vous avez proposé le 22.02.2021 à la Philharmonie Luxembourg.

Certains pensent que les œuvres pour orgue de Bach n’ont rien à faire dans une salle de concert et qu’elles ne doivent être jouées que dans des églises. Je suis en total désaccord avec cette position car si Bach vivait aujourd’hui, ce serait une super star qui interpréterait sa musique pour orgue dans des salles de concert. J’ai du mal à croire qu’il se limiterait aux seules églises. D’autre part, c’est un compositeur génial dont l’œuvre, pour peu qu’elle ait été correctement travaillée, peut être jouée partout. L’orgue Schuke en particulier possède toutes les voix et les couleurs nécessaires pour interpréter Bach au mieux, parfois même de manière un peu plus contemporaine que ce que l’on est habitué à entendre dans les églises. Jouer Bach dans une salle de concert constitue une façon d’apporter de nouvelles couleurs. Quant à Philip Glass, sa musique s’apparente à une prière méditative et vous prend que vous le vouliez ou non. Son horizon musical s’accorde parfaitement à la polyphonie de Bach.

Photo Alfonso Salgueiro Photo Alfonso Salgueiro

Vous avez récemment imaginé pour l’Elbphilharmonie votre « boîte de chocolats » musicale, associant des pages d’orgue à des friandises. Quelles saveurs auriez-vous tendance à associer à l’orgue Schuke de la Philharmonie ?

J’avais eu cette idée pour l’Elbphilharmonie il y a quelques temps déjà et me suis dit que le moment était arrivé de l’exploiter en cette période compliquée que nous connaissons. Répondre à cette question n’est toutefois pas évident car cela dépend un peu des pièces interprétées mais spontanément, j’associerais l’orgue Schuke à un chocolat noir raffiné. Non pas pour l’amertume mais du fait du côté élégant et précieux de l’instrument, qui plus est hébergé dans une salle dont se dégage une réelle majesté. À la quasi transparence extérieure du bâtiment répondent en effet les couleurs sombres et élégantes de l’intérieur de la salle. Je penche donc définitivement pour un chocolat noir d’exception ! (rire)

Que pouvez-vous souhaiter à ce « chocolat noir d’exception » qui a fêté ses 15 ans en 2020 ?

Je lui souhaite d’avoir beaucoup de public, nouveau et jeune. Les interprètes accordent certes beaucoup d’intérêt aux afficionados présents à tous leurs concerts, mais je pense qu’il est important de mobiliser une nouvelle génération.
Je souhaite aussi à cet instrument de rester ouvert aux expériences car il va demeurer pour des décennies voire des siècles au même endroit, comme un roi en son royaume, et la seule chose que l’on pourra changer, ce ne sera pas lui mais la manière de le présenter au public. J’espère donc qu’il inspirera les générations à venir.
Je tiens enfin à dire que la Philharmonie Luxembourg demeure à mes yeux l’un des beaux exemples de salle où l’orgue est envisagé comme un élément musical à part entière, en témoigne la série de concerts dédiée à l’instrument, instaurée dès l’origine. Cela semble évident mais ce n’est pas le cas pour toutes les salles. Alors en un mot, que la Philharmonie continue !

Interview réalisée en anglais par téléphone le 23.11.2020