En 2024, au Luxembourg, le public a pu vous entendre dans votre expédition Mozart. C’est une tout autre expédition que vous proposez cette saison, au long cours, puisque vous vous produisez dans des configurations très différentes à trois reprises à la Philharmonie, après un concert avec l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg à Trèves en septembre. Comment avez-vous imaginé cette résidence où vous êtes à la fois pianiste, organiste, improvisateur et chef?
Cette idée de résidence au sein d’une institution est toujours fascinante parce qu’aujourd’hui, on a pris l’habitude de considérer les différentes activités d’un musicien comme complètement séparées. Or je crois que l’on devrait se souvenir qu’à la période classique, il n’y avait pas de distinction: composer, jouer d’un instrument, diriger un orchestre ou même parler sur la musique constituaient les aspects d’une même activité, à savoir partager l’amour pour cet art. C’est cette conception que j’aimerais défendre et que me permet une résidence comme celle que j’entame à la Philharmonie. Une résidence est le format adapté pour présenter mes multiples activités et m’exprimer. D’autant qu’au Luxembourg, vous avez un merveilleux orchestre mais aussi la Philharmonie, l’une de mes salles de concert préférées, et un instrument, l’orgue, qui permet de jouer un vaste répertoire.
Quelle importance accordez-vous au fait de revenir dans un même lieu, connu, en l’occurrence ici la Philharmonie? Je me permets de vous poser la question car vous avez un rapport particulier aux lieux avec votre église d’Hirson…
La première chose dont on se rend compte quand on va au concert, c’est le lieu. À un lieu correspond toujours une atmosphère, une ambiance, qui parle au subconscient de l’être humain, et confère une couleur particulière à l’événement. Je me rappelle d’un concert où la Neuvième Symphonie de Ludwig van Beethoven figurait au programme mais où, auparavant, pour je ne sais plus quelle raison, une minute de silence avait été observée. Cela a vraiment défini ensuite la façon dont j’ai apprécié la symphonie. Je connais très bien l’œuvre donc il n’y a pas eu de surprise au niveau des notes entendues, mais le fait de m’être mis dans un état d’esprit à travers quelque chose qui ne faisait pas partie de la performance musicale a vraiment rendu cette soirée inoubliable. Il est évident que pour la plupart des concerts, en tant que musicien professionnel – j’utilise ce mot de façon objective c’est-à-dire celui qui fait de la musique pour gagner sa vie –, on joue pour des occasions qu’on ne connaît pas ou avec lesquelles on n’entretient pas de rapport personnel. Or cela devient bien plus signifiant quand on y associe des amitiés, des histoires humaines ou des souvenirs personnels, impression que j’ai lorsque je reviens au Luxembourg parce que je sais que dans le public et autour de moi, il y a des personnes que je connais, depuis plusieurs années même, et que c’est un auditorium que j’ai expérimenté des deux côtés, du point de vue de la salle et de la scène. Ce lieu est extraordinaire, déjà depuis l’extérieur: les colonnes, semblables à une forêt, s’apparentent à celles que l’on trouvait dans l’architecture gréco-romaine de l’Antiquité; elles me permettent d’entrer mentalement dans un autre univers. Cette salle cristallise donc pour moi une confluence de souvenirs très inspirants.
« Nos bagages respectifs laissés à la porte »
Le public va vous découvrir le 25.11.2025 en compagnie du jazzman Michael Wollny, pour des improvisations. Parlez-nous de votre rapport au jazz.
J’aime écouter et étudier le jazz dont je suis un amateur passif, et je trouve très intéressant d’improviser avec des personnes issues de styles différents. Avec Michael Wollny, notre projet part du constat qu’aujourd’hui, dans la musique, de nombreuses directions coexistent, peut-être même plus que jamais dans l’histoire. Nous avons donc non seulement des choix à faire mais aussi à inventer quelque chose: dans la musique classique, on appelle cela le style et dans le jazz, le son, propre à chacun. Nous sommes tous les deux curieux de toute la musique connue à ce jour, de la musique européenne médiévale aux hallucinations issues de l’intelligence artificielle de l’époque moderne mais lorsque nous nous produisons ensemble, nous décidons de mettre de côté tout cela, à la porte d’une pièce imaginaire que nous allons inventer et imaginer. Nos bagages respectifs laissés à la porte, nous pénétrons alors dans ce nouvel espace, sans vouloir y reproduire ce que nous avons connu avant. Il peut bien y avoir quelques petits souvenirs du passé, car nous n’essayons pas non plus de tout inventer depuis un point de départ qui équivaudrait à une sorte de zéro musical, mais ces influences sont implicites. Dans nos improvisations, nous essayons seulement d’utiliser nos compétences dans tous les styles que nous avons expérimentés. Elles sont donc véritables et c’est le plus important. Nous nous mettons d’accord dans l’instant sur la sonorité à créer de manière à remplir cette pièce que nous aurons inventée.
Après ce concert d’improvisation, vous jouez le 19.01.2026 en compagnie de musiciens issus, pour deux d’entre eux, des Berliner Philharmoniker…
Nous proposons un programme autour de quatuors avec piano de Mozart – en l’occurrence celui que nous n’avions pas joué lors de «l’expédition» en avril 2024 –, Fauré et Beethoven. Dans la mesure où trois interprètes sur quatre, dont moi, y avaient participé, on peut dire que nous nous inscrivons dans la continuité de celle-ci. Il s’agit vraiment de musique de chambre au sens classique. Quand on est compositeur comme moi, on regarde d’ailleurs toute la musique comme de la musique de chambre: chaque ligne de la partition, chaque voix est associée à une personne, fruit de notre imagination et à ce titre, la musique de chambre a toujours été centrale dans ma vie de musicien si bien que pendant mes études, j’ai souvent arrangé pour effectif de chambre les partitions pour orchestre, orgue et même piano que je devais travailler. À l’époque où je vivais à Berlin, il y avait beaucoup de musiciens disponibles que j’invitais chez moi à déchiffrer des morceaux inconnus et des arrangements que j’avais spécialement réalisés pour l’occasion. C’était intéressant de pouvoir échanger avec eux sur les œuvres que j’étais en train d’étudier.
« La question n’est pas d’avoir assez de doigts pour jouer. »
Vous n’avez jamais eu envie de faire partie d’un ensemble fixe ?
Non car à cette époque-là, je me suis rendu compte que j’étais intéressé avant tout par les conceptions des autres et au fait de m’y adapter. Car finalement, ce qui me fascine dans toute la musique classique, c’est la possibilité de rentrer dans l’esprit de quelqu’un d’autre, via les partitions de compositeurs disparus, et cela m’attire de jouer ceux avec lesquels je ne sens pas une sympathie totale parce que j’en retire beaucoup. La musique de chambre permet aussi de rentrer en quelque sorte dans l’esprit des collègues musiciens avec lesquels on joue et de bénéficier de toute leur expérience. Dans le cas de Noah Bendix-Balgley, qui sera le violoniste de ce concert de janvier, on parle d’une très vaste expérience, issue de son activité en orchestre, notamment au sein des Berliner Philharmoniker, mais aussi en tant que chambriste, chef d’orchestre ou encore premier violon dirigeant. Rien que jouer une phrase avec lui est très enrichissant!
La musique de chambre offre aussi l’opportunité de rassembler plusieurs manières de jouer, même a priori incompatibles, et de trouver un moyen de s’adapter avec les conceptions des autres. Si certains ensembles insistent sur l’homogénéité, je pense au contraire que l’idée de la musique de chambre est de combiner plusieurs personnalités. Car si le compositeur avait voulu l’homogénéité, il aurait écrit la partition en conséquence, pour une seule personne. La question n’est pas d’avoir assez de doigts pour jouer. La musique de chambre doit vraiment être une combinaison de personnalités qui se distinguent expressément.
Le dernier concert dans le cadre de votre résidence est un récital mêlant piano et orgue, le 29.04.2026. Quel est votre rapport aux deux instruments?
La première chose que je dois dire, c’est que ce sont deux instruments parmi les plus faciles puisqu’il suffit d’appuyer sur un bouton pour obtenir un son, que l’on ne peut d’ailleurs plus modifier une fois émis. Quelle que soit la manière dont on appuie sur ce bouton, le son sera exactement le même. Ce sont des instruments de l’illusion, où l’on s’attèle à faire croire que l’on crée quelque chose, au-delà du seul processus mécanique. De ce point de vue, on est un peu comme un chef d’orchestre qui travaille, par définition, avec des sons existants et proposés par l’orchestre, qu’il n’a lui-même pas produits. Son rôle consiste à imposer ou créer une vision musicale, que l’on peut appeler interprétation de l’œuvre en question. Finalement, l’organiste ou le pianiste fait exactement la même chose. Il travaille des sons proposés par l’instrument et conçoit ensuite une combinaison en les modulant de façon parfois subtile, ce qui donne naissance à une vision de l’œuvre qu’il est en train d’interpréter. C’est ce que je ferai donc dans ce concert.